La mort de Logorrhov

La mort de Logorrhov

(Walaqtekkürov’ning ölümi)

Par Tiyipjan Eliyov

 

Mon défunt ami Logorrhov,

Est mort par la bouche.

(Oui, ça arrive souvent)

«Ce n’est pas bien de dire du mal des morts »

Tant pis,

« Dieu est miséricordieux ».

 

Quand il était en vie,

Sa femme ne finissait jamais son ménage.

En fait ce n’est pas qu’elle était feignante,

Mais elle ne se réveillait jamais.

Son mari discourait même durant ses rêves,

Ne laissait pas la pauvre dormir, l’exténuait.

Notre sujet n’est pas cette femme,

Parlons plutôt du comportement de Logorrhov.

Il a fini quelques formations,

Il a même l’air d’un patron.

Il va au travail sans s’attarder,

Toujours premier pour les réunions.

Si tu l’informes d’une nouvelle assemblée,

Il te fait un cadeau tout de suite.

Si jamais tu veux le voir,

Il suffit de savoir où se tient la réunion.

Si tu ne le connais pas, c’est facile,

Il adore parler, c’est le plus prolixe.

 

Quand il parle de projets,

Il n’oublie pas de s’arrêter sur la loi.

Ce qui est bien c’est qu’il explique tout,

Toutes est histoire, mieux encore tout est histoire de loi

Et d’époques, il les passe en revue les unes après les autres,

La plus importante c’est celle de la première Commune.

Il y fait une pause, il nous déclare :

« Ecoutez bien, pas de travail aujourd’hui ».

Il commence ensuite par la création de la Terre,

Le discours dépasse la limite historique,

Se déplaçant à la géographie.

(Toi et moi, c’est sûr qu’on aime la science)

(Mais, quand même)

Ce discours ne rentre pas dans l’oreille.

Tu fuis la réunion, sans la réponse à la question :

« C’est quoi le projet ? ».

Mais il ne s’arrête pas de parler pour autant,

Il attend même des applaudissements.

Il s’excite, fermant les yeux,

Pour ne pas voir les signes « pause ».

Lorsqu’il y a des chuchotements partout,

Il les console avec un « en bref ».

Mais la rumeur ne s’arrête toujours pas, les bruits s’élèvent,

Alors, il dit enfin « à la fin ».

 Plusieurs «à la fin » passent, même des « en conclusion »,

Il parle toujours avec autant de passion.

(Qui sait, il est possible qu’il se soucie

Que ceux qui ne savent pas apprennent.)

Le discours ne se termine parfois guère

L’assemblée peut durer jusque minuit.

Les ronflements s’élèvent dans tous les coins,

Il n’y a même plus de lumière.

Dans ce cas, il dit : « ce n’est pas grave,

Si nous ne pouvons pas nous voir. Ce n’est pas nécessaire.

Notre but est d’écouter cette réunion,

Ça ne change donc rien si nous sommes dans le noir. »

Ceux qui sont impatients, prennent alors la porte,

Un par un, ils sortent discrètement.

Et le chef continue pendant ce temps,

Son discours dans la salle complètement vide.

Au bout de quelques heures, il veut fumer,

Il allume une allumette et là, c’est l’horreur.

La salle est vide, il comprend alors qu’il parlait en l’air,

Vexé, blessé, il a mal au cœur.

 

 

Par conséquent, mon pauvre ami Logorrhov,

Rentre à la maison, très énervé.

Il fait le reste du rapport de sa réunion,

A sa femme et ses enfants, à qui il est réservé.

Il ne s’ennuie jamais d’expliquer,

Même pas besoin de lui poser une question ;

Si vous ne voulez pas le fâcher,

Evitez de le croiser, sinon ça va mal aller.

 

Un jour, mon ami a pu trouver,

Dix minutes de discours à la radio.

Mais le temps n’a même pas suffit à l’intro,

Dix minutes de plus, a t-il demandé.

Comme il n’a pas eu cette permission,

Il s’est énervé lançant « il y a la suite ».

Les responsables de la radio étaient furieux,

Ils l’ont chassé du studio.

Il s’est tellement vexé de cela,

Qu’il n’est pas mort, mais pire que ça.

De retour au bureau, après ce choc,

Il y’avait un incendie dans un hangar.

Les gens se regroupaient tous autour du feu,

Les pompiers étaient déjà sur la route.

Voyant la foule bien rassemblée,

Mon ami a pensé que c’était l’occasion de parler.

« Camarades.. » a t-il commencé son discours, « écoutez-moi,

Il est important de protéger le bien de l’Etat.

La valeur glorieuse de cet esprit,

Est bien enseignée par notre cher Parti. »

Mais les gens s’inquiétaient tous pour le feu,

Ils n’avaient pas, à ce moment, la tête au discours.

Mon ami, sur le coup, s’est énervé contre eux,

« Vous n’avez vraiment pas l’esprit qu’il faut.

Avant de faire quoi que ce soit,

Il faut comprendre le fond du problème.

Même si vous réussissez à stopper ce feu,

Cela ne peut être une victoire si vous ne comprenez rien.

Hey secrétaire, dépêche-toi, rassemble ces gens,

Il faut qu’ils m’écoutent, tenez-vous bien.

Il est important dans de telles occasions,

De lier à la théorie la pratique. »

Les gens sont devenus furieux après cela,

Ils lui ont crié pleins de rage.

« Le feu ne comprend pas ton discours,

Arrête tes inepties, on n’a pas le temps ! »

Notre ami est de nouveau tombé sous le choc,

Face à de telles insultes.

Il  incarnait la raison en criant cela,

Lui, un chef, comment osaient-ils l’insulter !

 

Ses yeux se sont écarquillés,

Des sueurs froides coulaient sur son front.

Au choc de tout à l’heure à la radio,

Etait venu s’ajouter cette grosse injure.

Mais finalement, l’incendie était bien fini,

Le lendemain, se tenait une réunion.

En raison des bêtises du chef hier,

Des critiques de tous bords  lui sont tombées dessus.

 

Il allait très mal notre Logorrhov,

(Il avait passé une nuit blanche)

Les insultes d’hier ne suffisaient-elles pas,

Il n’était jamais tombé aussi bas.

Ecouter les critiques est la pire des choses qui soit,

Il essayait d’y échapper par tous les moyens.

Le pauvre a enfin commencé son discours.

Puis finalement, il a oublié toutes les critiques.

La foule s’est alors mise en colère :

« Ô chef, comme tu es bavard.

On n’en peut plus de tes âneries,

Tu es un voleur, tu voles notre temps. »

 

 

Ne pouvant supporter ce dernier choc,

Notre orateur s’est alors évanoui.

Les gens se sont dispersés,

Et la réunion s’est terminée ainsi.

Par la suite, « l’affaire du voleur » a grandi,

Même la hiérarchie a été mise au courant.

Elle a trouvé relativement « juste » le mot de « voleur »,

Après l’enquête préliminaire

C’est le jugement de ses supérieurs,

Qui lui a fait le plus mal.

Il n’avait jamais imaginé en arriver là,

N’est-ce pas que c’était autre chose qu’il en attendait ?

 

Si seulement il avait parlé sans cesse, on l’aurait cru,

Ses hommes ne se seraient pas arrêtés de l’applaudir.

Le supérieur aurait envisagé cela comme du travail,

Il n’avait jamais espéré que cela, rien d’autre.

Il est désormais ignoré, il a même perdu la face,

Maintenant que lui reste t-il encore de cette vie ?

Ah ! Rêves merveilleux, où êtes-vous partis ?

Venez vite, sauvez votre maître de tous ses soucis.

 

Etant tombé dans la tristesse la plus profonde,

Il s’est dit notre ami Logorrhov :

« Comment puis-je vivre encore après tout ça,

Il vaut mieux mourir, je suis mort déjà. »

 

Quel dommage, mon cher ami Logorrhov,

Est-il mort vraiment, je n’en suis pas sûr.

Ça ne sert à rien d’en savoir plus, 

« Je suis mort » signifie qu’il est bien mort.

« Celui qui parle trop meurt vite »,

Il n’est pas mort par la parole, mais par honneur.

Nous lui avons fait notre adieu, c’est bon, c'est fini,

Maintenant, il nous reste ceux qui sont en vie.


(Traduit par D.Reyhan.P et C. Terrier)