30 femmes arrêtées pour avoir fait la fête!

Publié le par Ouïgour

Le 25 avril dernier, la police locale du quartier Tachkövrük (pont de pierre) de la ville de Gouldja avait arrêté 30 femmes qui ont organisé Qatar Tchaï, une soirée traditionnelle. (Voir « Les soirées ouïgoures-Qatar Tchaï » de ce blog) Quatre d’entre elles sont condamnées à un mois de prison fermée, sept femmes sont pénalisées avec le travail forcé et le reste sont relâchées après 8h d’interrogation au commissariat.


L’interview réalisée par le journaliste de RFA (Radio Free Asia) a permis d’éclaircir un peu la raison de cette soudaine arrestation. Selon le récit de deux victimes, la police leur a déclaré la condamnation sans aucune explication, ni de raison claire.  Selon le premier témoin, la raison peut être l’argent de la fête, 800 soms, environs 80€ que la police soupçon de son utilisation finale. Selon le deuxième témoin, c’est la fête organisée à la maison, la police les a accusées de faire la fête à la maison mais pas au restaurant. La voici la retranscription de cette interview avec les deux victimes :


Journaliste : Madame Rahila, nous avons entendu parler de votre mésaventure. Que-ce que s’est passé ?


Rahila (la hôtesse de Qatar Tchaï) : Nous n’avons rien compris. Ils nous ont arrêtées, nous avons obéi. Je me suis inquiétée surtout pour mes enfants.  Mes trois petits étaient restés dans la rue. Il n’y avait personne ce jour-là pour les garder. Mon mari travaillait au champ. Nous sommes des paysans.


Journaliste : Pour quel motif ils vous ont interrogée ? Je veux dire de quoi ils étaient inquiétés ?


Rahila : Ils nous ont accusées de faire la fête. Nous leur avons dit que c’est une soirée pratiquée presque tous les jours et partout et que depuis toujours nous avons fait ce jour de soirée d’argent. Ils nous ont demandé que ce qu’on fait avec cet argent. Je leur ai dit que je n’ai plus de farine, ni d’huile, j’achète ceci-cela. Pour le reste, j’avais emprunté un peu d’argent le mois dernier pour acheter de la viande, je vais rendre cette dette. Vous savez, on organise Tchaï pour subvenir notre vie quotidienne, sinon que ce qu’on fait avec, les paysans comme nous ?


Journaliste : Bien sûr, la soirée de Tchaï existe partout chez les ouïgours.


Rahila : Ben oui. Nous avions organisé cette fête avec 50 soms pour chacune. Ce n’était pas grande chose, puisque nous sommes toutes des paysannes. L’argent reçu ce jour là était autour de 700 ou 800. Je n’avais même pas eu du temps de compter. Ils étaient arrivés d’un coup, nous sommes toutes étonnées, nous avons eu peur. Il y’avait une 20-30aine de voiture policière garées devant chez moi. Le quartier était rempli des voisins quand je suis sortie dehors. Ils nous ont demandé de monter dans leurs voitures. Comme nous n’avons rien fait de mal, nous sommes montées sans rien dire. Je n’avais même pas compris ce que s’est passé. J’avais cru qu’ils vont nous faire un tour dans la ville et ensuite nous ramener à la maison. J’ai demandé en voiture où on va, on m’a répondu « à la prison ».


Journaliste : Vous n’avez pas demandé que vous avez fait de mal ?


Rahila : Si, si, nous avons demandé. Ils nous ont dit que c’est l’ordre du commissariat et qu’ils ne savent pas pourquoi. Puisqu’ils ne savent pas non plus, nous avons suivi.


Journaliste : c’était le commissariat de Tachkövrük ?


Rahila : oui. C’était le commissariat de notre quartier. La police a fouillé ma maison.


Journaliste : Quelle était la première phrase de la police quand elle est arrivée chez vous ?


Rahila : J’étais en trains de faire la cuisine. J’allais servir les invitées. La police est débarquée tout d’un coup. Les invitées avaient tellement peur, je leur ai dit de ne pas avoir peur puisqu’on n’a rien fait de mal. J’ai dit qu’ils sont venus certainement pour jeter un coup d’œil. J’ai quand même servi tout le monde, y compris les policiers. Ils n’ont pas voulu manger, mais juste gouter un peu du pain. Ensuite, ils nous ont demandé gentiment de venir avec eux au commissariat pour un simple passage. Je suis sortie donc juste avec une veste. Nous sommes allés au commissariat, une fois qu’on arrive, nous sommes arrêtées.


Journaliste : Vous étiez combien ?


Rahila : nous étions 30 femmes. Toutes les invitées qui sont venues pour cette fête.


Journaliste : nous avions entendu que la police a arrêté d’abord seulement quatre femmes.


Rahila : mais non, ils nous ont emmenées toutes. Mon père était décidé il n’y a pas long temps, nous avions construit une nouvelle maison. Certaines de mes voisines sont nouvelles dans notre quartier et elles n’étaient jamais venues encore chez moi. J’avais fait aussi la circoncision de mon fils, donc certaines femmes étaient absentes lors de la cérémonie. Comme nous sommes paysans, nous avons de travail à faire et je ne peux pas m’amuser à recevoir tous les jours des invités. J’avais ce Qatar Tchaï avec certaines de mes voisines, j’ai invité donc également les femmes qui voulaient venir chez moi pour rattraper leur retard.  Je n’avais jamais pensé à ça.


Journaliste : vous faites la prière cinq fois par jour ?


Rahila : oui.


Journaliste : je me demande si c’est ça la raison ?


Rahila : très franchement, je ne sais vraiment pas. J’ai perdu la tête. Je me demande moi aussi pourquoi sont venus ces policiers.


Journaliste : les femmes étaient voilées ?


Rahila : oui, nous étions voilées. Voila depuis un mois, mon mari s’est perdu aussi, il n’a pas eu la tête pour faire ni le ménage de la maison ni celui du champ.


Journaliste : Ils n’ont rien expliqué même à la fin quand vous êtes libérées ?


Rahila : non, un mois après notre arrestation, un chinois a crié « prenez vos valises ». Nous étions trois dans trois cellules, nous n’avons pas osé à croire à notre libération. Nous pouvions enfin voir nos enfants, nous étions tellement heureuses…


Journaliste : vous êtes restée un mois en prison ?


Rahila : oui, le 31ème jour nous sommes libérées.


Journaliste : combien de femmes condamnées à un mois de prison ?


Rahila : nous sommes trois pour un mois. En fait on était quatre au départ. Une d’entre nous était enceinte. Au bout de 12 ou 13 jours, elle a eu très mal. Ils l’ont emmenée à l’hôpital, elle n’est donc plus restée en prison. J’ai entendu parler de tout ça depuis je suis sortie, sinon, l’intérieur là, on est coupée du monde.


Journaliste : pendant ces 31 jours, ils vous ont interrogé ?


Rahila : non, même pas. Lorsque nous sommes arrêtées, nous étions d’abord au commissariat du quartier, ensuite ils nous ont emmenées au grand commissariat municipal. Nous sommes restées dans la prison de là bas. Au bout de quelques jours, ils nous ont montré un papier qui annonce notre condamnation d’un mois, soit du 25 avril jusqu’au 25 mai. Le jour de libération, le jeune commissaire du quartier est venu pour nous donner la bonne nouvelle. Il nous a donné un papier à signer. Nous l’avons signé sans lire. Nos familles nous attendaient dehors.


Journaliste : les autres sont libérées le premier jour ?


Rahila : oui, elles sont apparemment interrogées jusqu’à deux heures du matin ensuite relâchées.


Journaliste : nous avons entendu que sept d’entre vous sont condamnées à travail forcé.


Rahila : oui, c’est vrai. Sept femmes sont emmenées à Tchaptchal (un district à côté de Gouldja) pour cueillir des légumes pendant 10 jours. Tout ça j’ai entendu ici. Je n’ai pas la tête y réfléchir. Ma mère est malade, elle ne peut pas marcher, pendant un mois il n’y avait personne pour s’occuper d’elle.


Journaliste : C’est fréquent en général de parler de religion, des mœurs pendant les fêtes. Peut être vous en aviez discuté ?


Rahila : non, même pas. Nous n’avions même pas eu du temps de discuter. Les invitées étaient arrivées, je leur avais servi du thé et de desserts. Les plats n’étaient pas encore tout à fait prêts quand la police a débarqué.


Journaliste : c’est bizarre quand même que vous n’ayez même pas demandé pour quoi vous êtes arrêtées.


Rahila : au départ quand ils nous ont demandé d’aller au commissariat avec eux, nous ne savons pas tout cela, nous avions pensé qu’on nous fait un tour, et nous ramène ensuite à la maison. Quand nous sommes libérées, par peur et aussi par la joie, par l’inquiétude, nous n’avons ni eu du temps, ni eu du courage pour leur poser des questions.

 

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