Rahman ou Reheman, quel est ton nom ?

Publié le par Ouïgour

Hier, j’ai pris le train pour l’Allemagne, pour un weekend. J’avais acheté mes billets sur Internet. Comme je les ai acheté en prix réduit, j’ai du donner mon nom et mon prénom : Nurgul RAHMAN. Dans le train, les contrôleurs ont commencé à nous demander nos billets. J’ai montré le mien. L’agent SNCF m’a demandé ma pièce d’identité, et je lui ai donné mon titre de séjour. Et c’est là que le drame a commencé : le contrôleur a crû que j’utilisais le billet de quelqu’un d’autre, car sur ma carte d’identité, mes nom et prénom sont écrits « Nu er gu li. Rehe man ».  Je lui ai expliqué que c’est du fait de la transcription chinoise de mon nom turc. Aucun document ne pouvait attester de mon vrai nom. Tous mes documents ont été faits à partir de mon passeport, sur lequel mes nom et prénom sont écrits en transcription chinoise.

Rien à faire. Malgré mes explications, l’agent SNCF n’a rien compris. Elle n’a pas compris qu’en chinois, on écrit avec des caractères et qu’on ne peut donc pas prononcer ou écrire les noms comme tels. D’ailleurs, ces agents ne parlent que le français, on ne peut donc pas espérer non plus qu’ils comprennent les différences des langues. Elle a appelé son supérieur en lui expliquant que mon nom chinois était écrit en transcription française (la pauvre agent), ce qui ne correspond à rien. J’ai donc été amendée de cent euros, comme fraudeuse, devant tout le monde, et après 45 minutes d’interrogation. Tout cela s’est passé juste parce que j’ai utilisé mes propres nom et prénom.

Le détournement des noms et des prénoms ouïgours, à mon avis, est une des grandes violations des droits humains exercée par les autorités chinoises.

Si je m’appelle Nurgul Rahman, je dois l’écrire en chinois 努尔古丽。热合曼 , ce qui donne en transcription latine ‘Nu Er Gu Li. Re He Man’. Sur la carte d’identité délivrée par l’autorité de la région ouïgoure, on marque clairement nom, prénom, ethnie et religion en ouïgour et en chinois. Sur le passeport, qui est délivré par la police centrale de la région, on trouve uniquement le chinois et l’anglais. Nos nom et prénom sont écrits avec la transcription chinoise pour la version anglaise.

Mais le pire n’est pas là. Nurgul est mon prénom et Rahman est mon nom de famille. Chez les chinois, ils ont d’abord le nom de famille, et ensuite le prénom qui suit. Chez les ouïgours, c’est exactement l’inverse. Lors de la fabrication des passeports, notre prénom ouïgour, qui vient d’abord selon la tradition ouïgoure, est mis comme nom de famille sur notre passeport. Et notre nom, qui doit venir après, est  utilisé comme prénom. Ce qui donne sur le passeport non seulement une mauvaise prononciation de notre nom et prénom, mais aussi le détournement de leur ordre. Résultat, sur mon passeport :

Nom : Nuerguli

Prénom : Reheman

Or, en réalité, ce devrait être :

Nom : Rahman

Prénom : Nurgul

Cette situation inconfortable est générale pour tous les ouïgours qui détiennent un passeport. Mais comme il est  extrêmement  difficile d’avoir un passeport, les ouïgours ne contestent pas cette erreur. Ce détournement des noms et prénoms est d’autant plus absurde pour les femmes ouïgoures. Chez les ouïgours, nous n’avons pas de véritable nom de famille. Ce dernier est désigné par le prénom de notre père. En réalité mon nom de famille Rahman est le prénom de mon père. Je ne porte donc pas le même nom de famille que mon père qui porte le prénom de son père. Les femmes ouïgoures portent toujours leur propre nom de famille (le prénom de leur père), même après le mariage, et on n’appelle jamais quelqu’un uniquement par son nom de famille. Les gens peuvent m’appeler sois Nurgul, sois Nurgul RAHMAN, mais jamais RAHMAN tout seul. Etre appelé RAHMAN est ridicule et honteux pour une femme ouïgoure, car c’est un prénom masculin.

La Chine veut détacher les ouïgours du monde turcophone et du monde musulman. Avoir le même nom que ces gens là peut introduire le sentiment d’appartenance à un monde qui n’a rien à voir avec l’univers chinois. Cette stratégie de détournement des noms propres n’est pas un phénomène isolé. La Chine a également changé les noms des villes, des lieux, des rues. La rue où je suis née n’est plus la rue d’Aktash, aujourd’hui elle est la rue de Zhejiang, une province dans l’est de Chine. Ma ville n’est plus Kashgar, mais ‘Ka Shi’, la ville de ma mère n’est plus ‘Gouldja’, mais ‘YiNing’. Mon pays n’est plus appelé ‘Turkestan Oriental’, mais ‘Xinjiang’. Et je ne m’appelle plus Nurgul, mais REHEMAN, sinon je paye une amende, comme hier.

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chriscraft_ 13/05/2009 16:26

purée quel embrouillaomini et prise de tête pour toi et pour ceux qui sont obligés de controler les papiers
en tout cas merci de m'avoir fait connitre les oui gour

Cantaloube Jeremie 14/04/2009 19:27

Salam Nurgul, ishliriniz kandak? Vous avez beaucoup de lecteurs! Ecrivez, si vous en avez le temps, un poste sur la destruction programmée de l'ancien Kashgar. Je n'ai eu accès que très récemment à ces informations grâce notament à Radio Free Asia (http://www.rfa.org/uyghur/service_onecolumntop?encoding=cyrillic), et aux communiqués de Uyghur Human Rights Project (http://www.uhrp.org/): "Starting in late February, the Chinese government began the demolition of traditional Uyghur buildings in Kashgar’s Old City and the resettlement of the Old City’s 220,000 residents to a location far outside of Kashgar. As Kashgar Old City is one of the few remaining centers of traditional Uyghur culture and religion, many Uyghurs consider protection of Kashgar Old City as vital to maintaining a separate Uyghur identity."
Cette information est en train de passer totalement inaperçue, et c'est une véritable catastrophe. L'Asie Centrale a déjà tellement été défigurée sous l'Union Soviétique... Faut-il que l'un des derniers espaces sauvegardés disparaîssent? Ainsi, par exemple, la culture Tatare ne s'est jamais relevée de la destruction de Kazan sous l'empire russe. Et, aujourd'hui hors de Russie qui connaît encore ce peuple?
Regards,
Protégez la culture et la langue de votre peuple.
Shymkent, Kazakhstan

Jacque Goupil 07/04/2009 02:42

franchement ! Moi, j'ai eu des problèmes de ce genre, mais rien de grave ! Mon nom, Jacque, s'écrit en réalité Jacques dans la pluspart des cas. Lors de ma naissance, on m'a baptisé Jacque sans S. Mais sur des documents informatiques, Jacques Goupil n'existe pas alors que d'autres prétendent le contraire, que Jacque Goupil n'existe pas. tou un mélange. Ma carte d'école n'a pas de S, mais ma carte de bbliothèque peut-être. Si bien que chaque fois que nous disons qu'il n'y a pas de S à mon nom, les gens écrivent sans S mais les cartes sortent avec un S, faute d'informatique. Je crois que mon passeport n'a pas de S au mojns. Quand quelque chose ne fonctionne pas, nous disons simplement, essayez avec S. Je déteste ça ! Pourquoi Jacque devrait-il prendre un S !!! Dire que mon ami s'appelle Alex mais que cela s'écrit Aleks. Ouch ! Il se fait appeler Alec par les profs, ils ne prononcent pas le S. Et puis moi, on m'appellait "Jacque pas d'S" quand j'étais petit. Mais je n'ai jamais souhaité m'appeller Jacques, un nom horrible selon moi. Jacque, c'est bien plus beau !

Fred P 02/04/2009 04:08

jolie anecdote :-)

Alex K. 28/03/2009 23:14

Nurgul,

A native French speaker/writer sent me a link to the following URL:

http://ouigour.over-blog.com/article-29204929.html

. I'm an ignorant American, so I don't read (or write) French very well, but Google Translate has helped me decode most of the post. In the summer of 2007, I spent a month and a half in East Turkestan, which the PRC has insultingly renamed 新疆 (Xin1jiang1) -- "New Frontier". [sic] I feel terrible for what the 汉族 (Han4zu2) have done to your people and your homeland. From what I understand, your people usually use a modified form of the Arabic script to write your language, but if a Uighur wishes to attend university, they are forced to learn Mandarin, which employs an ornate and outmoded writing system involving thousands of characters. (As an aside, I feel completely justified in labeling the Chinese characters "outmoded". Not only did 鲁迅 (Lu3 Xun4) refer to them as such, but consider how most Chinese speakers/writers enter their language into a computer or cellphone texting interface. They usually forgo the stoke-based input methods for input based on 拼音 (Pin1yin1) romanization -- in other words, every Mandarin thought transcribed to computer or cellphone is filtered through the Roman alphabet! In the 28 months of my life I spent living and working in the PRC, I met only a handful of Mandarin speaker/writers who used stroke-based input methods.)

I assume you, like most Uighurs, are Muslim? Are you aware that the Mandarin character for "home" -- 家 (jia1) -- is comprised of a primitive meaning "roof" -- 宀 (mian2) -- over a primitive meaning "pig" -- 豕 (shi3)? And thus you have the appalling situation of a traditionally Muslim people being forced to learn an alien language and writing system where the glyph for a concept as fundamental as "home" contains a symbolic representation of an animal that no observant Muslim would ever allow in their dwelling. Why can't the 汉族 (Han4zu2) leave well enough alone and allow the Uighurs to use their native language and the writing system most amenable to it, be it the Arabic script, Cyrillic, or something else of the Uighurs' own choosing?

The following formulation should be revealed to every Uighur adult (and Kazakh, and Tajik, and Uzbek, and 回族 (Hui2zu2)) who follows the precepts set forth by the prophet Muhammad in the Koran.

宀 (mián) (mian2) [roof]

+

豕 (shǐ) (shi3) [pig]

=

家 (jiā) (jia1) [home]

After all, as you state in your post, names and the language in which they are expressed are of the utmost importance in defining a person's identity.

Alex